Sur quelles valeurs fonder l’acte éducatif ?

Chacun d’entre nous est, à un moment de sa vie, impliqué dans une relation éducative, en tant que parent, adulte, éducateur ou simple citoyen. L’éducation nationale propose qu’enseigner ce soit : « Aider chacun à devenir lui-même en rencontrant les autres-aider chacun à devenir libre de penser et d’agir ». Ici la notion d’enseigner proposer le doute, le choix personnel. Elle valorise la non soumission. Ainsi prends tout le sens le fait d’être un éducateur, adulte, citoyen. C’est d’apporter du contenu aux liens, c’est créer des réciprocités, c’est proposer à chacun d’être l’un des dépositaires du savoir collectif et d’être ceux qui l’enchériront.

Mais, les règles du jeu ne sont pas toujours faciles à identifier. Mais certaines valeurs doivent être prises en compte, et considérer le jeune comme une personne à part entière demeure majeur. Le premier réseau relationnel du jeune, sa première cellule éducative demeure le plus souvent la famille ou ce qui lui sert de substitut. Or, la famille ne s’échange pas. Elle est donnée arbitrairement et se présente comme une aventure humaine mêlant au hasard d’une loterie les caractères et les destins. Elle demande à chacun de résoudre le problème chaque jour nouveau de son existence. La famille, si elle doit en principe être terre de croissance, se voit exposée aux difficultés relationnelles de chacun. La famille, première terre d’éducation, ne peut œuvrer seule au développement d’un jeune. En effet, elle prend le risque de restreindre la conscience du jeune en donnant à celui-ci une vision parcellaire et tronquée de lui-même et de son environnement. On peut également notre société qui évolue sous nos yeux vers un modèle en exacerbant les individualismes, jouant sur la peur de la jeunesse, en stigmatisant le « pédagogisme » qui serait responsable de l’effondrement de l’autorité. Ce qui laisse entendre que seuls les systèmes de contention, de répressions peuvent éduquer les citoyens de demain. Prendre le jeune dans son ensemble c’est permettre et accepter le sens critique, s’adresser a des « consciences naissantes » permettre le débat d’opinion.

Parallèlement à la famille et à l’évolution de sa forme, on peut noter qu’aujourd’hui s’opposent deux conceptions de la citoyenneté. L’une anglo-saxonne, libérale, où la citoyenneté est considérée uniquement à partir de sa dimension économique, le citoyen est considéré prioritairement comme un sujet économique. De l’autre, comme en France, la citoyenneté est avant tout un statut politique qui permet à chacun, quel que soit son revenu de pouvoir être un acteur de la cité. Ce statut apporté par la citoyenneté est le résultat d’un processus qui a commencé au moment de la Révolution française, s’étendant peu à peu à l’essentiel de la population.

L’éducation est avant tout une relation entre deux personnes, l’éducateur et l’éduqué. Ces termes sont employés ici dans une conception très large sans faire référence à un système éducatif particulier, mais plutôt en partant de l’idée que chaque personne, chaque citoyen est impliqué à un degré ou à un autre, un jour ou un autre dans une relation de type éducative. Ainsi, on peut penser que le caractère de réciprocité à toute relation prend sa source dans la notion d’éducation.

« Respecter la liberté du jeune »

Dans une relation éducative, l’éducateur/l’adulte/le citoyen a le devoir de féconder les potentialités en germe du jeune. La médiation proposée par l’éducateur/l’adulte/le citoyen permet au jeune d’approcher la complexité de son monde intérieur et de son environnement. Apprendre à voir, à distinguer pour unir est un des buts de l’éducation. Cela consiste à éveiller le jeune à sa propre conscience et à celle de la société, à lui permettre d’exercer un regard critique sur ce qui l’entoure et à choisir ses valeurs et références alors qu’il subit des influences multiples. Dans cette perspective, éduquer c’est respecter la liberté du jeune.

Mais paradoxalement, il n’est guère facile de guider un jeune, de lui apprendre à voir et à choisir sans réduire sa volonté. La capacité créatrice d’un jeune ne doit pas être négligée mais elle nécessite le temps de la maturation. L’éducateur/l’adulte/le citoyen se doit d’animer chez le jeune la flamme de la curiosité. Il faut lui donner le goût d’interpréter le monde sans l’écraser par le poids des connaissances, mais sans non plus éteindre sa soif par une approche trop rapide et trop simple. L’œuvre éducative nécessite alors à la fois finesse et patience.

Le jeune en construction doit être guidé hors de la sphère du « on » et loin de la satisfaction première d’une reconnaissance par la ressemblance et l’uniformité. Le piège est grand de demeurer individu sans accéder à la dimension personnelle. Contribuer à le faire sortir de l’impersonnel, du « on », de l’opinion, est peut-être une des tâches premières de l’éducateur/l’adulte/citoyen. Considérer le jeune comme une personne à part entière, c’est lui donner la possibilité non seulement de croire en ses rêves, mais de les réaliser en suivant l’élan de ses inspirations profondes. Combien de prétendus éducateurs/adultes/citoyens ne bloquent-ils pas un jeune dans le déploiement de sa personnalité en brisant ses espoirs et ses dons au nom de l’exigence de la réalité économique ? Il s’agit de ne pas faire grandir un jeune seulement en fonction des impératifs de l’environnement, mais aussi en référence au vouloir de sa propre existence. L’éducation ne peut avoir pour fin de façonner le jeune au conformisme d’un milieu familial, social, économique ou étatique ni se restreindre à l’adapter à la fonction ou au rôle qu’adulte il devra jouer. Faut-il pour autant tomber dans un laisser-faire et n’encourager que la spontanéité d’un être peu formé ? Non. Car tout le secret de l’éducateur/l’adulte/le citoyen est de savoir cheminer entre autoritarisme et relâchement.

La formation à un esprit critique

On ne peut faire l’impasse sur la notion de temps, liberté de prendre le temps de comprendre, de tester, d’apprendre. Cet apprentissage nécessite la répétition et la patience de l’éducateur. L’œuvre éducatrice nécessite la finesse et la pertinence. Comprendre la notion de temps permet au jeune de se confronter et de conforter son apprentissage à la vie, et de lui donner la pertinence de le mettre à profit.
Le jeune, dès qu’il rentre dans une relation éducative, se place dans la dépendance à autrui. Cette dépendance est renforcée par la relation éducative. Comment éveiller un jeune pour qu’il vive sa pleine liberté ? Si l’éducation est un apprentissage de la liberté, c’est précisément parce que la liberté ne se trouve pas toute formée au début de la vie. Chez l’enfant, toute éducation, comme chez l’adulte, toute influence s’exerce le plus souvent par la tutelle d’une autorité dont l’enseignement est progressivement intériorisé par le sujet qui le reçoit. Le secret de l’éducateur est de permettre la liberté de choix. Si les lois imposent la soumission, la prise de conscience de l’importance de les respecter est fondamentale pour les vivre comme un sens.

Quelle peut-être cette autorité, en matière d’éducation ? Il importe de ne pas imposer au jeune un quelconque dogmatisme, qu’il soit étatique, économique, familial ou religieux. La liberté s’acquiert par le développement de l’esprit de discernement et par la formation à un esprit critique. Cette relation de guide ne se réalise que dans le dialogue. Au cœur de cet acte de réciprocité commence alors la relation pédagogique véritable. Le jeune possède dans sa nature même les facultés d’appréhension du réel et de la perception des valeurs. Ces interrogations mettent souvent en lumière les limites et manques de l’éducateur/adulte/citoyen. On n’éduque qu’avec ce que l’on est. Ainsi, pour prétendre avoir une valeur éducative et répondre aux exigences de l’autre, il est indispensable de connaître et de comprendre la personne humaine en ses dimensions psychologiques et philosophiques, mais aussi de s’attacher à découvrir la particularité de sa personnalité et de son individualité. Néanmoins, pour devenir lui-même le jeune a besoin de modèles, de prophètes, d’éveilleurs. Encore faut-il que l’éducateur/l’adulte/le citoyen trouve en lui-même les ressources correspondant à cette exigence éducative, authenticité et connaissance de soi étant impératives.

Toute relation n’est-elle pas déjà dans son essence même éducative ?

L’enfant, dès sa naissance, se tourne vers le visage d’autrui pour rencontrer un regard pouvant l’affirmer dans le début d’une existence au départ obscure et incertaine. La conscience de soi ne peut croître que par la relation à un être de la même nature. Le jeune présente une grande vulnérabilité sous le regard d’autrui et cette fragilité est renforcée dans la relation éducative. Regarder l’autre n’est pas le mesurer et s’assurer qu’il ne va pas nous déranger ou nous obliger à sortir de notre orgueil et notre égoïsme. Transformer notre regard est donc une priorité pour développer toute la perfection dont il est capable. « Notre regard ne traduit-il pas la vérité de notre être ? Il n’est pas que le porte-parole des yeux, écrit Marcel Proust, mais la fenêtre à laquelle se penchent tous les sens, il nous rappelle que tout homme peut, à sa mesure devenir un prince… pour peu que notre regard l’y autorise. »

La première attitude d’un éducateur/adulte/citoyen doit donc être la bienveillance et le non-jugement, tant dans l’activité d’écoute que dans l’animation du groupe. Etre bienveillant consiste à vouloir du bien au jeune et à l’accepter dans sa réalité sans désir de le transformer. Le respect de la liberté de l’autre intervient aussi de façon primordiale dans l’attitude de l’éducateur/l’adulte/le citoyen. Ce respect de la liberté ne doit pas nous dispenser de donner notre point de vue, en toute authenticité. Le jeune a besoin que nous soyons vrais. Mais, ce moment d’authenticité passé, on laisse au jeune le soin de décider, lui faisant confiance pour juger de ce qui est bon pour lui, dans la situation où il est.

En outre, si la relation humaine est au cœur du travail éducatif, celui-ci devra développer des sentiments d’accueil et de compréhension. En étant attentif au jeune, à son désir d’être lui-même, à ses efforts pour sortir de ses problèmes, une relation humaine s’établira. La relation d’aide n’est pas une relation professionnelle, distante et froide. Elle est aussi vitalisante et stimule la vie du jeune, permettant sa croissance. L’authenticité de la personne aidante est ainsi fondamentale pour que l’on ne sente pas un décalage entre le discours de l’éducateur/adulte/citoyen et sa pensée véritable.

Gilles Le Bail
Délégué Général de la FFMJC
IEP Paris
Diplomé de l’EHESS Paris en sociologie

Kathya Colas
Administratrice Léo Lagrange

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