Vers un ministère du temps ?

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Temps politiqueOù allons-nous si vite ? L’humanité est partie à une vitesse sans cesse croissante.

La rapidité de ces évolutions aujourd’hui nous bouscule, non seulement dans l’organisation de notre temps quotidien, mais aussi dans la réflexion sur les enjeux de notre propre humanité. Si la démocratie, comme l’éducation ont besoin de lenteur, le moment est sans doute venu d’y réfléchir, d’anticiper, de prévoir. La technologie nous dicte de plus en plus son temps. La vie quotidienne se structure et se met en forme, traversée par le temps de « l’horloge ».

Nous sommes de plus en plus dans un quotidien, où nous devons transmettre une information, prendre une décision ou répondre à un questionnement dans des délais les plus brefs. Le téléphone portable est l’invention technologique qui s’est diffusée le plus rapidement depuis la naissance de l’humanité. Il répond à un besoin de rapidité, voire d’instantanéité. Mais surtout il transforme notre rapport au temps et au travail, pose la question de notre disponibilité, de nos espaces privés et de la manière dont chacun peut maitriser cette vitesse afin de rester maître de son existence et de son destin. Certains réussissent à s’en extraire, d’autres subissent. Dans tous les cas, nos pratiques, nos comportements et les moments que nous partageons avec les autres se transforment. C’est le sens même de nos existences qui peuvent s’en trouver questionnées.

Comment s’est engagée cette transformation ? Dans les années 1970, l’usine impose son rythme à la vie humaine. La société « fordienne » construit un temps rigide, avec ses heures de pointe, où tout le monde se rend au travail. C’est le temps de la synchronisation progressive du travail, le temps uniforme et borné des horaires prévisibles et réguliers. L’exemple des usines Renault et leur fermeture imposée pendant le mois d’août, obligeant ainsi tous les salariés à cesser le travail au même moment domine l’horizon. Les temps hors-travail s’y emboitent. Cette période correspond à une forte division du travail domestique et à des activités de loisirs peu développées qui se déroulent à proximité du domicile dans les trous laissés par le salariat.

Vers la fin des années 1970, le contexte commence à changer. Le temps social s’émiette et se fragmente peu à peu. Le temps « fordien » se confronte à des nouveaux espaces moins prévisibles. Ce changement provoqué par la conjoncture économique conduit progressivement à la flexibilité du temps de salariat à partir des années 80. Le contrat de travail, sous une forme précaire se multiplie ainsi que les horaires décalés, ou encore les horaires de nuit et de week-end.
Afin de répondre avec plus de précision à la demande, les entreprises de service, entre autres, modulent leurs horaires d’ouverture. Les supermarchés font varier d’heure en heure leurs personnels affectés aux caisses. Les entreprises industrielles cherchent à rentabiliser leurs investissements et elles étendent leurs horaires de travail. Le salariat en équipe se développe. Le temps partiel explose.

Dans la plupart des centres urbains les heures dites de pointe se sont considérablement étalées. Il y a un émiettement des temps qui rend de moins en moins prévisibles les rythmes collectifs. Les horaires familiaux se complexifient. L’activité professionnelle des femmes échappe à la sphère domestique. L’entrée massive des femmes dans le salariat et l’évolution des horaires de travail conduit à un décalage des horaires au sein de la famille. La famille connaît aussi la fragmentation des temps sociaux et doit s’adapter aux diverses contraintes temporelles de chacun. Les rythmes sociaux se diversifient et le temps de travail, même s’il garde son importance, devient un temps parmi d’autres.
Depuis 15 ans, l’évolution technologique précipite le rythme de la vie dans les pays industrialisés et dans les pays en voie de développement. Les réseaux, internet, les fichiers, les déplacements sont toujours plus rapides et nous amènent à reconsidérer notre rapport aux temps, temps de travail, temps scolaires, temps familiaux ou de loisirs, temps de trajet et de transport. La diffusion du téléphone portable et le développement de la mobilité du travail comme des loisirs font émerger une nouvelle figure : celle de l’homme flexible qui jongle sans cesse d’une activité à l’autre. Cet homme sans attache improvise en permanence, en reprogrammant sans cesse sa journée. Le téléphone portable laisse possibles des décisions jusqu’à la dernière minute. L’Homme vit les temps comme un flux d’événements géré en direct, et permettant donc d’improviser. Chacun revendique un rapport au temps qui lui appartient et qui ne se réduit ni à ses contraintes ni à ses outils. Les personnes sont prises dans un jeu d’allers et retours entre les contraintes temporelles qu’ils subissent ou qu’ils endossent et la propre organisation de leur travail. Les individus sont organisés autant qu’ils s’organisent. Ils négocient, ils modifient leurs modes de vie, ils acceptent des contraintes provisoires.

Ce changement au temps crée aussi de nouvelles inégalités, inégalités dans l’accès à la vitesse, ou inégalités d’accès au temps libre. Nos gouvernants n’ont pas encore pris la mesure de ces transformations. Les transports publics ne sont pas adaptés, la garde des enfants peu assurée et la question du vieillissement trop souvent renvoyée à la responsabilité des familles. En France par exemple, en moyenne 63 000 heures de travail contre 200 000 heures au début du 20ème siècle, alors que pendant cette même période le temps de vie est passé de 500 000 heures à 700 000 heures. Ces inégalités de plus en plus marquées n’entraîneront-elles pas des crises futures ou une nouvelle dynamique sociale ? En allant trop vite, nous subissons les crises. La collectivité n’adapte pas ou ne propose pas aux personnes suffisamment de solution. Nous préparons notre propre implosion, et nous ne sommes pas prêts pour prendre l’élan qu’il faut pour y remédier. Face à cette frénésie on ne peut que s’interroger.

Où allons-nous si vite ? Peut-on encore ralentir ? Faut-il freiner ? Comment ? Ainsi une réelle politique du temps ne serait-elle pas nécessaire pour fonder quelques choix collectifs de la retraite à la formation tout au long de la vie dans le cadre d’un projet de société ?

Gilles Le Bail : Quelle politique du temps ?

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